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Sonic, le hérisson polydactyle

C’est par une nuit de garde à l’hôpital Mangot Vulcin au Lamentin, qu’une rencontre mystique a eu lieu. Dans l’aile de gériatrie cette nuit-là, m’attendait un vieux druide envoûtant, porteur d’une particularité morphologique surprenante. Cet enchanteur m’a éclairé sur le secret ancestral de cette anomalie anatomique pouvant s’avérer précieuse à ceux la détenant.

J’avais déjà rencontré des hommes, femmes et enfants similaires à celui-ci, totalement normaux ; à un détail près : ils portent sur chacune de leurs mains, 6 doigts !

« Et il y eut encore un combat, à Gath : et il y avait là un homme de haute stature qui avait six doigts aux mains et six orteils aux pieds, en tout vingt-quatre. » Deuxième livre de Samuel 21:20-Ancien Testament

La polydactylie post axiale (poly=plusieurs, dactylie=doigt) est la plus fréquente des polydactylies. Ce sixième doigt se situe du côté de l’ulna (du côté de l’auriculaire). Il peut être bien formé ou bien un mini doigt rudimentaire et malformé, pendulant, attaché au 5ème doigt par une petite attache cutanée.

La polydactylie post axiale est due à une anomalie génétique, héréditaire se transmettant de façon dominante, c’est à dire que le parent porteur du gène malade a une chance sur deux de le transmettre à ses enfants. Ce qui crée par conséquent des familles de polydactyle.

Il est à dénombrer un polydactyle pour 2500 personnes, une étude américaine a même porté le nombre de polydactyle dans la population Afro-américaine à 1 pour 100! Selon mon propre vécu et celui de ma mère, médecin ayant exercé en Guadeloupe au 20ème siècle, les Coolis descendants des Indiens d’Inde issus de la migration de main-d’œuvre bon marché, suite à l’abolition de l’esclavage à la fin du 19ème siècle sont également fortement touchés aux Antilles.

J’ai profité de cette entrevue avec mon chaman, pour le questionner sur les raisons de la préservation de cette anomalie chez la plupart des polydactyles. Pourquoi garder un doigt surnuméraire au risque de paraître un être anormal aux yeux malveillants ?

« Je suis né ainsi, et c’est ma mère qui m’a transmis ce don. Dans la tradition Martiniquaise, il était communément admis que nous, les polydactyles, étions des êtres capables de connexion avec l’au-delà, grâce à notre 6ème doigt, comme un sixième sens. Considérés comme des mentalistes d’une grande sensibilité, la communauté respectait notre distinction, connue depuis la nuit des temps. », me confia le mage savant.

En cherchant sur internet j’ai trouvé beaucoup de pages évoquant un lien entre magie blanche et polydactylie, mais je n’ai jamais pu vérifier formellement les dires de mon patient qui avait bien toute sa tête cependant.

En continuant mon investigation j’ai ensuite trouvé beaucoup de témoignages de polydactyles revendiquant leur différence et qui ne se feraient opérer pour rien au monde. Dans certaines contrées occidentalisées, les polydactyles sont opérés rapidement après la naissance. La connexion est alors coupée, ils redeviennent des personnes comme les autres. D’autres attendent l’âge adulte et regrettent ensuite de s’être fait opérer, ils vivent alors tels des amputés.

Il existe un second type de polydactylie, la polydactylie pré-axiale. Ce sixième doigt se situe du côté du radius cette fois, côté pouce.

L’institut français de l’éducation a publié une étude récente sur le gêne Sonic hedgehog (Shh), en référence au petit personnage bleu que nous avons tant aimé. Ce gène serait impliqué dans le développement des membres lors de l’embryogenèse et donc le développement du bourgeon de la main. Le gène ZRS lui, régule l’expression du gène Shh au niveau de ces zones d’expression. Vous me suivez toujours ?

Grâce à des manipulations génétiques chez la souris, les chercheurs ont mis en évidence comment un changement d’expression du gène ZRS entraîne une surexpression du gène Shh au sein de ces zones d’expression soit le bourgeon de la main, entrainant ainsi un changement morphologique caractérisé par l’apparition de doigts surnuméraires.

Il est a noté que la polydactylie pré-axiale est fréquemment associée à de graves maladies génétiques entraînant d’autres malformations.

Tel un enchantement, le polydactyle post-axiale porte son 6ème doigt comme une baguette magique le connectant à des forces supérieures. Leur différence fait leur force et nous devons les regarder avec un œil bienveillant sous peine de nous jeter un sort…

6 Commentaires

  1. Bonsoir
    Bon début
    Pourrais-je en savoir plus au sujet du chaman en question ? De quelle manière a-t-il fait fructifier son don ?
    Et vous, comment percevez-vous cette dimension « non scientifique » du sujet ?
    Ce n’est pas un piège mais une question en provenance d’une retraitée qui a regretté certains points de vue qui lui semblaient réducteurs…

    • Ce chaman était une personne hospitalisé en gériatrie, il devait avoir 90 ans. Je n’ai pas creusé plus que ça pour savoir l’utilisation qu’il avait fait de son don; je ne voulais pas trop l’embêter et sur le moment je n’ai pas percuté l’interêt d’aller plus loin, je ne savais pas que j’allais en faire un article.
      J’ai croisé d’ailleurs, pas plus tard que cette semaine, deux patientes d’environ 30 ans porteuse elles aussi de l’anomalie. L’une l’a enlevé pendant l’enfance, l’autre l’a conservé. La seconde a évoqué son anomalie à travers la détention d’une capacité plus importance d’attirer la chance. J’imagine donc que les versions diffèrent entre les communautés et les familles.
      Cette appropriation d’une anomalie physique comme un signe magique ou de bonne fortune me parait très intéressant au niveau anthropologique et je pense qu’il doit exister de nombreux ouvrages sur la question. Après tout les rasta ne se coupent pas les cheveux car c’est couper le lien avec la nature, les polynésiens eux se tatouent le corps pour créer ce lien et le renforcer au fur et à mesure de l’accumulation de leur tatouage au cours de leur vie. Je trouve futé que des peuples transforment certaines anomalies physiques en force, il n’en est pas toujours le cas, prenons par exemple les nains deS iles Bretagnes ou d’ailleurs, stigmatisés longtemps et encore un peu quand même.
      Hélas cette façon de penser, de voir une singularité comme une manière de se distinguer, à tendance à disparaitre au profit de l’uniformité, la beauté plastique des magazines, source de marginalisation…

  2. Chère Diane,
    C’est ma femme médecin qui m’a transmis votre article. Je suis en effet écrivain et ethnologue à mes heures « perdues ». Je ne connaissais pas cette anomalie, ou si je l’ai croisée plus jeune quand le thème des « monstruosités » de la nature me fascinait, je l’avais oubliée. Ce que j’ai surtout apprécié grâce à votre article, c’est la découverte d’une interne capable de parler de sa spécialité (la médecine) en y associant une grande culture classique (la citation de la Bible, le folklore breton, etc.) et ce regard d’anthropologue bienveillante qui sait soigner les corps sans les « couper » de l’esprit et de la culture ambiante. Outre votre personnalité et votre éducation, le dépaysement dans les Caraïbes vous a sûrement aidée à développer ce regard sur les malades. Mais j’ose aussi voir en vous la représentante d’une nouvelle génération de médecins renouant avec l’humanisme traditionnel de la profession, que l’on considérait en Europe, jusqu’au début du XXe siècle, comme un art…
    Bravo et merci pour ce blog et ces partages, chère Diane, et bonne continuation dans ce si beau métier !
    Olivier Rimbault (Perpignan).

    • Cher Monsieur Rimbault, quel beau Nom…
      Merci pour ce beau commentaire qui réchauffe le coeur! Mon blog n’a pas toujours été bien accueilli, si j’ai cru comprendre par des bruits de couloirs, de la part de mes collègues et supérieurs ; cependant seul mon élan passionné de médecine et de littérature journalistique me dirige! Retranscrire mes expériences, mes interrogations, et vulgariser la médecine d’une façon originale, là sont mes objectifs. Pour ce faire, j’essaye toujours de placer l’élément central de mes articles au sein d’une petite histoire pour rendre le sujet plus attractif. Et je continuerai tant que l’inspiration qui, comme vous le savez, va et vient telles des vagues déferlantes, m’imprègnera toute entière!
      Je serai ravie de pouvoir vous lire en retour, j’ai déjà fais mes petites recherches sur internet! 😉
      Bien à vous, Diane

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