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Incendie au CHU de Pointe-à-Pitre 1/2

14h : Je suis dans l’espace dédié aux consultations post-urgences de cardiologie, à côté des urgences. Je m’initie à l’échographie cardiaque, quand je sens soudainement une odeur de fumée. Je sors du cabinet et je vois un attroupement se former à droite de l’entrée des urgences, au niveau du local technique au premier étage de la grande tour, juste au-dessus de la nouvelle aile de réanimation qui doit prochainement être inaugurée. C’est à cet endroit que la fumée sort. Une fumée noire, épaisse, dégageant une odeur de plastique métallique, asphyxiante. Tout le monde regarde, stupéfait. A ce moment-là, je rejoins vite mes patients, et avec le secrétaire Alex, nous décidons de les sortir du cabinet pour les emmener au niveau de la radiologie afin de les faire patienter en attendant d’en savoir un peu plus.

14h30 : La fumée commence à se répandre dans tout le rez-de-chaussée et les premiers patients des urgences s’accumulent dans le couloir de la radiologie.

Pas de sirène à incendie, pas d’indication des cadres ou des chefs. Tout le monde semble perdu. La panique se lit dans les regards. Avec la validation de ma chef, nous décidons de faire sortir tous les patients de cardiologie par l’entrée principale (du côté opposé au départ de feu). Aucune consigne précise, j’apprend que la fumée se répand au niveau de la réanimation et des urgences pédiatriques. Alors dans une grande harmonie de détresse, mêlée d’adrénaline et de sang-froid tout le personnel soignant, nous comprenons que nous devons évacuer tous les patients du rez-de-chaussée, les valides par l’entrée principale et les sorties sud, les autres…

 

15h : Le rez-de-chaussée se vide, nous poussons les brancards, essayons de trouver la moindre chaise roulante. Je me revois même prendre une chaise de bureau roulante dans un bureau de médecin afin de pouvoir prendre une dernière petite mami qui patientait sans trop rien comprendre à la situation qu’on vienne la chercher. « Mais que faites-vous, il me faut mon sac, mes chaussures, … » « N’oubliez pas le livre de prière… » dit-elle. « Madame, le feu est en train d’arriver, nous devons vite sortir d’ici », tentais-je. Pas de temps à perdre. Heureusement, les ascenseurs de la tour Nord fonctionnent encore, nous faisons descendre avec l’aide des brancardiers en mode « warrior » un par un les patients. La médecine interne, l’hémodialyse, tout le monde sort !

15h30 : Dehors, enfin, je suis en colère, nous sommes désoeuvrés. Je reprends mon souffle, en sueur, mais rassuré, je crois, il n’y a plus personne au rez-de-chaussée. Je rejoins des co-internes sur la pelouse devant l’entrée du CHU.

Les patients de réanimations sont par terre, sur le parking de l’entrée de la maternité. Les pompiers sont là et les policiers arrivent.

 

 

 

16h : « Quoi ? Tu es sur ? On évacue tout ? ». C’est à ce moment qu’une collègue infirmière des urgences nous annonce qu’il vient d’être décider d’évacuer l’ensemble de l’hôpital. Je suis avec mes co-internes, on y retourne. En groupe de dix, nous passons par les escaliers extérieurs essayant de nous protéger comme on peut avec nos petits masques de bloc. Comme une armée de désespérées, nous arrivons au 6ème étage, la neurologie, la chirurgie, je ne sais plus. Une seule obsession : faire sortir tout le monde. De nouveau, nous voici en train de courir dans tous les sens pour vider l’étage. La fumée est là, l’odeur surtout. Encore une fois, pas d’alarme, pas de sprinkler (en tout cas pas là où je suis allée c’est à dire le rez-de-chaussée, le 6eme, le 7eme, le 8eme étage, rien !). A la force de nos bras, en grande vitesse, le vide se fait. On nous dit de fermer toutes les portes. Je suis terrifiée à l’idée d’oublier quelqu’un. Je me vois vérifier avec mes collègues une fois, deux fois, chaque chambre pour être certain que personne n’a été oubliée. L’enfer.

 

17h30 : Ca y est, l’hôpital est vide, sauf l’étage de réanimation néonatale, trop lourd, trop de risque pour les nourrissons. Les médecins et infirmiers sont cantonnés là-haut. Ils attendent. Je rejoins les patients de réa qui sont déplacés, une fois de plus car la pluie s’en mêle. Une deuxième fois, car une bouche à incendie explose et l’eau se déverse sur le sol. Les policiers et pompiers s’y mettent à quatre pour la reboucher. Des patients sortant de bloc pour traumatisme thoraco-abdominale, pour accident hyperbare sont là, gisants au sol. Je me pose, une bouteille d’eau, la barre au casque. Je vois les petits bébés de la maternité, des petites crevettes enroulées dans des couvertures de couleur dans les bras des infirmières, sous un porche. Les malades sont dispersés. C’est une scène de chaos. Je reste assise, j’essaye de me persuader que la situation a été gérée comme il le fallait, paisible dans la tourmente.

19h30 : Je rentre chez moi, je me couche, embrumée, pas bien : mal à la tête et un peu d’asthme. La tristesse s’impose finalement. En m’endormant, je me questionne : « Et maintenant ?… »

17 Commentaires

  1. Bravo à vous, vous avez fait ce qu’il fallait et agit avec beaucoup de professionnalisme et d’humanisme; oui et maintenant que vont-ils faire ?!?

  2. Une journée surréaliste comme on n’en vivra pas d’autres j’espère! En tous cas le personnel a été au top en l’absence de consignes et d’alarmes… Maintenant, que va-t-il advenir du CHU? Moi aussi je me questionne…

  3. Wouaw. Quel courage. Quelle bravoure. Milles merci pour tous ces patients que vous avez sauvé. Que Dieu vous bénisse.

  4. Nous ne sommes pas du tout rendu compte de ce que vous aviez pu vivre. Bravo pour votre courage à tous.

  5. Hello,
    C’est génial ton témoignage car on entend tout et n’importe quoi en ce moment. C’est du vrai reportage là… on sent même la fumée. Bravo pour ton écriture attrayante et pour cette vérité qui va déranger …

  6. Bravo pour votre sang froid à tous, et pour votre travail de fourmi afi’ de mettre tout le monde en sécurité. Et maintenant courage pour la suite ! Grosse pensée et tout mon soutien
    Une interne de métropole

  7. Ouah !!! Chaaud ! Vous avez gérés. Par contre un « détail » me taraude :  » que sont devenus les médecins réa neonat’? Et qu’est ce que ça fait de mettre sa Vie en danger alors que beaucoup de médecins ont des enfants chez eux et du coup en mettant leur vie en danger ils mettent leur famille en danger. Et comment l’administration de l’hôpital a expliqué qu’il n’y ait eu aucune consigne? Parce que j’ai tendance à penser que cette partie de la population de l’hôpital est le membre mort de l’hôpital mais disons que j’espère toujours avoir tort…alors comment expliquer l’incompétence de certains ? Et les alarmes incendies qui ne fonctionnait pas ? Parce que mon alarme incendie à moi se déclenche quand je fais cramer un steak…donc elle est plus sensible (hehe cours de p1) et mon risque alpha…euh ouais non là je sors ^^

  8. Merci pour ce témoignage bouleversant mais qui reflète tellement la réalité dès inorganisations de nos hôpitaux. Heureusement que vous les soignants avez pris la direction des évacuations et vous êtes montrés très très réactifs ! Quid du service sécurité incendie de l’établissement? Bravo pour votre courage à tous. Ce sera une année d’internat très riche d’enseignement!

  9. J’ai commencé Médecine en 1987, et Anesthésie en 1994. Je n’ai JAMAIS eu la moindre formation incendie et Dieu sait que je me demande toujours ce que nous ferions avec nos opérés en cours… Bravo à vous, Merci pour votre témoignage et Respect.

  10. .Merci ma Fille de ce témoignage et de ce que vous toutes et tous vous avez pu faire pour sauver des malades de cet incendie, vous êtes avec les,pompiers et la police la fierté de toute la population de la Guadeloupe et la Fierté de tes Parents

  11. Bravo pour votre sérénité aussi efficace que salvatrice dans cet incompréhensible océan de dysfonctionnements coupables et assassins.N’ayons pas peur des mots:sans vos interventions d’urgence réflexes,le bilan aurait pu être lourd.
    Soyez en remerciés et honte aux gestionnaires de l’hôpital.

  12. C’est marrant, quand j’ai vu ça fin novembre, je me suis dis « Tiens peut-être que Diane… », mais non, « Diane est en Martinique… », et puis, heu, « Non, Diane est en psychiatrie… »
    Merci, Diane, pour ces tranches de vie caraïbe, fussent-elles tragiques !

  13. C’est important d’avoir ce type de témoignage. De jeunes internes et d’autres soignants n’appartenant pas à l’encadrement ont pris sur eux pour organiser sur le vif l’évacuation d’un Centre Hospitalier Universitaire qui a plusieurs décennies d’existence. C’est révélateur d’une désorganisation de cet établissement majeur qui ne s’explique pas par la vétusté du bâti. Nous avons eu beaucoup de chance!

  14. félicitations pour votre courage et sang-froid, des vies humaines sauvées dans cette pagaille, et maintenant, que deviennent tous ces gens ? merci pour votre précieux témoignage.

  15. Belle initiative de votre part , du sang froid ,paré pour les grandes situations à venir ,

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