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Le ciel de la folie

« – Docteur, j’ai mis au point l’invention qui va Rrrrrrééééééévolutionner la sécurité nationAle. J’ai une Immmmmense chance de tomber sur vous. Au travail, personne ne me croit. Il faut dire que je suis un GENIE ; je suppose donc que Seeeeeeeeeeuls des sciiiiiiiientifiques comme VOUS, pouvez comprendre l’importance de ma découverte. Les nuages dans le ciel m’ont transmis l’influx électrique nécessaire… », poursuit le patient.

Waw Waw Waw, Diane, c’est du lourd là ! Nos regards se croisent mon chef et moi. La compréhension mutuelle est instantanée, mais dans ses yeux il me dit : Concentre-toi, ce n’est que le début ! J’ai quand même envie de rire tellement les dires de l’homme en face de moi n’ont aucun sens. Allez on se concentre, on reste sérieux :

« -Monsieur ? Monsieur, stop stop. Je ne… » tentai-je. Difficile de pénétrer le flot continu de la pensée de ce patient qui arrive avec les policiers aux urgences psychiatriques.

« -Au travail PER SONNE ne me comprend. Ce matin je me deVAIS de m’imposer, de leur montrer qu’il faut me croire ! Devant la barrière électrIIIIIIiiiiiique j’ai lancé un mouvement de grève pour protester contre mon chef qui a supprimé mon badge depuis peu pour m’empêcher de venir travailler, je dois SAUVER la planête. On ne se débarrasse PAS comme ça de moi… »

« -Monsieur, s’il vous plaît, attendez attendez. Je ne comprends rien à ce que vous dites ! Pourquoi êtes vous là d’après vous ? Pourquoi c’est la police qui vous emmène ?». J’opte pour le dialogue de force. J’ai devant moi un beau jeune homme d’une trentaine d’année, informaticien de formation qui présente un comportement inadapté depuis quelques semaines ayant entraîné sa mise à pied au travail…

« On m’a demandé de venir à l’HO PI TAL pour réaliser un bilan sanguin pour prouver ma bOnnnnnnne santé, ensuite je m’en irai. Je suis un GRAaaaaaaaand artiste vous savez, je suis capable de jouer n’importe quel personnage et j’aime pousser la chansonnette à mes heures perdues. Ahhhhhh, je ne me suis jamais senti aussi bien, je ne leur en veut pas vous savez, vous et moi sommes en capacité de se comprendre n’est-ce pas ? Vous voyez bien que l’influx électrique est partout. Au moment où je vous parle les NUUUUAAAAAges intergalactiques défilent sur nos têtes….

« Monsieur, nous n’avons pas cette version des faits. Selon les policiers, vous avez placé votre voiture à l’entrée d’un parking bloquant la circulation, tenté de vous introduire dans votre bureau qui n’est plus le votre depuis quelques semaines maintenant. Vous roderiez autour de votre ancien lieu de travail nuits et jours. Votre comportement vous semble-t-il adapté ? Avez-vous déjà consulté un psychiatre auparavant ? »

«  Non jamais ! Soley-la ka kouché, Lalin-lan ka lévé, Kokotyé ka boujé, Karésé mwen, Karésé mwen. Je vais aller danser ce soir pour rencontrer une belle chabine… » Alors, le patient se met a danser dans le box des urgences avec un comportement séducteur. Dialogue impossible.

Pour avancer, j’appelle la mère qui m’explique que son fils ne dort plus depuis plusieurs semaines. Elle l’entend toutes les nuits faire les cents pas dans sa chambre, trafiquer avec ses ordinateurs. Son fils a déjà fait une première crise de ce type il y a six mois, il a été hospitalisé mais à sa sortie, considérant qu’il n’avait pas besoin de médicaments, il ne s’est pas rendu à ses rendez-vous au centre médico-psychologique de sa commune et n’a pas reçu ses injections de neuroleptiques retard (une injection=plusieurs mois de couverture thérapeutique pour assurer l’observance). Difficile en effet de se faire soigner quand on est persuadé que l’on n’a jamais été en aussi bonne forme de sa vie ! C’est ce qu’on appelle dans le jargon médical : l’anosognosie.

Nous avons donc affaire à une authentique crise maniaque.

Les crises maniaques s’intègrent dans le tableau des troubles bipolaires avec alternance de phase maniaques et dépressives. Elles se caractérisent par une forte perturbation de l’humeur (expansive et exaltée) et des émotions, du sommeil, de l’alimentation et de la libido. Le patient en décompensation a des idées de grandeur, une surestimation de soi et un contact désinhibé. Une forte accélération psychique se manifeste par un discours désordonné (fuite des idées) et passant du coq-à-l’âne (véritable terme utilisé en psychiatrie); y sont associées une hyperactivité, une logorrhée (temps de paroles augmenté) et une hypervigilance entre autres. Tout ce tableau peut conduire à des comportements à risque car ces patients sont à la recherche de sensations fortes (prise de toxique, prise de risque sexuel). De plus, ils s’isolent au niveau social et professionnel ce qui ne fait qu’aggraver la situation et la profondeur du trouble.

Il aura fallu bien de la patience pour lui faire accepter de rester avec nous pour le soigner. Le patient rationnalisait tout. Nous avons du faire intervenir la sécurité pour nous imposer car ce genre de patient peut exploser à tout moment, et vu sa carrure (pas envie de me retrouver aux urgences traumatologiques). Finalement, après moultes négociations, le patient s’est calmement résigné et a accepté le traitement. En effet, il arrive que les patients aient des éclairs de lucidité, c’est le moment alors où ils entendent nos explications, où ils acceptent alors le projet de soins d’où l’utilité de répéter plusieurs fois la même chose si besoin et rester patient surtout pour que le malade n’est pas la sensation d’être persécuté. A l’extrême, il est possible de demander à un tiers l’admission en soins psychiatriques sous contrainte, pour le bien du patient, pour qu’il redescende sur Terre. Après cette injection, le patient s’est calmé au bout de deux heures, il a commencé a avoir un discours plus calme et structuré et a réussi a dormir un peu. Il a accepté d’être hospitalisé, et de rentrer dans un processus de soins pouvant durer plusieurs semaines voir mois, car au delà des traitements médicamenteux, de longs entretiens vont être nécessaire pour avancer pas à pas.

Voilà un des nombreux cas que l’on rencontre aux urgences psychiatriques. Grâce à un super psychiatre qui m’a accompagné pendant ce mois de stage, j’ai découvert une spécialité passionnante et je me suis défaite de certains a priori fondés sur la méconnaissance et la peur. Les patients psychiatriques sont des malades chroniques comme n’importe quels autres, en grande souffrance.

Le cerveau a comme un bug dans le logiciel, les psychiatres tentent de les reprogrammer avec bien des difficultés. Notre petite boite crânienne est une entité secrète et impénétrable dont les pouvoirs sont immenses ; les dérégulations le sont tout autant.

10 Commentaires

  1. Dommage que tu n’aies pas écouté ce monsieur, la solution est pourtant dans les champs électriques des cieux intergalactiques. Bonne continuation

  2. Et un petit tour du côté de la psychiatrie, spécialité aussi riche que complexe! J’ai rencontré lors d’un stage, un malade en crise maniaque qui avait acheté 3 porsches!
    Bref, être à l’écoute et patient sont les meilleures armes des soignants en psychiatrie, merci pour cet article, continue! 😉

  3. La médecine est vraiment un ensemble dont tu fais progressivement le tour; et tu as la gentillesse de nous faire partager tes découvertes.
    Signé : un vieux médecin un peu blasé mais qui ne peut se résoudre à abandonner complètement cette médecine, aussi variée que passionnante, et continue justement à faire quelques gardes d’urgence, en remplacement de ses anciens associés.
    Et surtout, continue à nous faire « participer » !

  4. Bonne description.
    Et l’éternel problème. « Rattraper » un début de crise maniaque n’est jamais évident et ça finit souvent aux Urgences.
    Après, on équilibre…jusqu’ à ce que le malade se sente suffisamment équilibré pour se passer de traitement, donc arrête …puis recommence.
    D’où l’importance d’expliquer le processus et de créer un lien en période de lucidité.
    Voire un contrat « Tu as parfaitement compris, donc si tu commence à déraper, je prens toutes les mesures nécessaires, y compris contre ta volonté »
    En général, au bout d’un temps plus ou moins long et de quelques rechutes, on arrive sinon à une parfaite observance, du moins à ce que le malade prenne conscience des signes avant-coureurs de la crise, et reconsulte avant la rechute confirmée. Mais il faut beaucoup de patience et guetter les moments d’équilibre où le patient est capable de nous suivre assez lucidement pour qu’il lui reste quelques souvenirs au moment critique

    • C’est mon côté maniaque qui me joue des tours quand j’écris avec frénésie mes articles. Je suis dans une phase expansive de mon imagination, alors je sème des boulettes un peu partout. C’est rigolo les jours d’après j’en découvre partout, c’est pour tester mon orthographe ahahaha 😉 joke (promis je fais plus attention la prochaine fois, damn it)

  5. Très bonne description……………on s’y croirait……………aux urgences psychiatriques bien sûr ……….et quel soulagement j’imagine de voir le patient redescendre sur terre…………..Toute mon admiration inconditionnelle pour les médecins et le personnel soignant ….;;;qui veillent sur ces patients ……au bénéfice de la société toute entière.et de cela on ne parle pas assez….

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