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Apprendre à être médecin 1

Apprendre à être médecin, c’est intégrer un statut et un rôle qui en découlent. Un statut de confident qui écoute, de bienfaiteur qui soigne, de protecteur qui rassure. C’est aussi apprendre à accepter de prendre en charge tous les patients, sans distinction, sans préférence.

Ce jour que je m’apprête à raconter est un de ces instants de vie où l’on réalise que tout ce que l’on sait c’est que l’on ne sait rien.

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M.X était arrivé dans notre service pour dénutrition après un long séjour dans un service voisin où un autre problème, plus grave alors, avait été géré depuis deux mois. Je m’étais occupée de l’entrée de ce patient. Squelettique, il ne tenait presque plus debout sauf pour aller fumer une ou deux cigarettes dans la journée, seul plaisir qui lui restait de ces petites escapades dont le nombre se réduisait de jours en jours. Il était fort demandeur et dépressif. Pendant la consultation d’entrée il n’avait qu’une idée en tête :  » Je vais m’en sortir docteur ? « , me demandait-il.

Nous allions tout tenter pour le faire remonter à un poids « hors danger », je maintenais la distance que j’estimais acceptable et ne poussais pas trop loin pour connaître le vécu de mon patient. Je ne m’étais pas rendu compte alors de la profonde détresse de cette personne et de son passé étonnant. Je me l’avouerai plus tard mais je crois que je ressentais alors une sorte de rejet inconscient de ce patient qui au fur et à mesure s’avéra être un patient difficile, très demandeur et d’une humeur inconstante. Je délaissais progressivement sa globalité et un peu comme tous finalement, n’ayant plus qu’un objectif de poids en tête.

Parallèlement, j’avais repris ce jour, le dossier d’un patient diabétique de type 1 de 19ans, entré aux urgences pour une complication classique à la suite de l’arrêt de son insuline. La raison : ras-le-bol général. Nous étions ma chef, l’infirmière d’éducation thérapeutique et moi dans la chambre. Je n’avais pas suivi le travail accompli auprès du patient et le contrat instauré. Je l’interpellai alors en lui expliquant qu’il fallait absolument qu’il prenne son traitement, qu’il pense à son avenir, que le diabète pourrait abimer son corps au fur et à mesure des années. L’infirmière et ma chef se sont alors regardées, se sont souri et d’un air bienveillant m’ont fait comprendre que mes paroles étaient inadaptées et inutiles.

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Il ne suffit pas d’avoir bon cœur et de vouloir bien faire quand il s’agit de soigner les gens. Il y a aussi tout un apprentissage de communication qui est un apprentissage de terrain. L’infirmière m’expliquera alors que le discours standard que j’avais débité n’était pas adapté à un gamin de 19 ans qui se sent invincible et ne voit pas l’avenir plus loin que la fin de sa semaine de classe.

K-C !

Avec ma chef, j’aurai alors une longue discussion qui m’a beaucoup apporté, de prise de conscience. Connaître les patients, qu’ils vous soient sympathiques ou non, que vous compreniez ou non leurs décisions de vie, permet d’optimiser la prise en charge et la confiance qu’ils placeront en vous. Bien sûr cela paraît évident couché sur le papier, mais cela peut demander un effort supplémentaire à ne pas négliger.

Je me suis alors dirigée tout naturellement vers ce patient ayant appris qu’il était en réalité, un brillant professeur-traducteur d’anglais ayant voyagé aux quatre coins du monde. Je passai alors une heure avec lui, un peu comme sa fille, à parler anglais et à l’écouter me raconter sa vie. Le patient ému, en pleurs d’être considéré plus comme une personne humaine qu’un patient X,  me confiera alors bien plus sur sa santé que lors de n’importe quel interrogatoire classique et robotique.

De mon côté, j’ai reçu une belle leçon de vie. Nous avons tous notre liste de patients « clés », de cas qui marquent. Ils sont comme de petites alarmes qui s’allument dès qu’une situation similaire se reproduit ; grâce à eux nous devenons meilleur médecin, meilleur tout court.

 

 

7 Commentaires

  1. les « vieux » médecins entendent dire tous les jours que les « jeunes » ne sont plus soucieux des presonnes mais des examens de labo etc votre blog montre bien que c’est faux et que l’ouverture au patient s’acqiert par la pratique et l’aide bienveillante de ceux des ainés qui montrent l’exemple . merci pour cette anecdote

  2. Mouais sincèrement, je ne vois pas en quoi votre « discours » était inadapté…. vous avez fait ce que vous pensiez de mieux à l instant t…. comment peut on vous le reprocher? Bon courage….

  3. Je suis fière de toi Diane. Et oui on apprend à avoir la confiance de nos patients pour mieux les soigner mais avec ton fond je sais que ce ne sera pas difficile pour toi!!

  4. C’est un bel article! Tu as eu une conduite adaptée je pense… Mais c’est une belle preuve d’humilité et une grande qualité de se remettre en question. Oui en médecine, il y a des tiroirs mais chaque personne est unique c’est une belle leçon!

  5. Sur le fond je sens chez toi Diane une grande humanité et une grande fraternité, le facteur humain est essentiel, les personnes en face de toi au CHU sont des patients inquiets pas des clients, c’est bien de faire cette distinction, continue cet apprentissage et tu seras un Docteur bienveillant

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