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Apprendre à être médecin 2

Après quatre mois en cabinet de médecine général je m’apprête à retourner aux urgences de La Meynard – Fort de France, pour un mois en psychiatrie. Le recrutement des généralistes aux Antilles pour former les jeunes internes étant un véritable chemin de croix, nous ne réalisons que 4 mois sur les 6 obligatoires dans la maquette de médecine générale. Mon premier praticien était un bon médecin mais en pré-retraite, il m’a formé un peu à l’utilisation du logiciel de prescription mais je l’assistais avant tout dans son travail. Un stage de découverte en somme.

Après deux mois chez le premier généraliste, j’ai alors cet été travaillé avec son opposé. Un jeune médecin dynamique, qui pratique la médecine que j’ai apprise. Il exerce également en HAD et en EHPAD afin de rythmer ces journées et ne pas se cantonner à l’exercice unique en cabinet. Ce stage a été pour moi le plus formateur depuis le début de mon internat, il m’a confirmé l’envie de m’installer en ville et de pratiquer une médecine générale moderne, performante et variée. Mais, mon généraliste étant une personne rigoureuse et élevée à la dure en médecine (internat à Paris dans les années 1990) ne m’a rien épargné, rien.

Au bout du premier mois de stage, voyant que je me débrouillais, sur l’approche théorique et en sa présence, il m’a alors progressivement confié des plages de consultations. Je consultais, puis à la fin de la consultation, il intervenait, me poussait dans mes retranchements, je trouvais parfois les réponses à ses questions, remettant alors en doute mon diagnostic ou bien complétant mes ordonnances, d’autres fois je me trouvais bouche bée, désemparée, je me sentais ridicule devant les patients. Alors je sortais la façade tout sourire devant eux, et encaissais les reproches sans trop broncher. Après tout, il avait raison, à chaque fois.

J’ai pourtant essayé de bien faire, mais il y avait toujours un petit bug : l’ordinateur ou le logiciel me lâchait, un traitement que je ne connaissais pas, une pathologie dont je me souvenais avec difficulté, des patients que je ne connaissais pas devant alors chercher leurs antécédents, un patient qui se transformait finalement en une famille de trois à consulter et pour finir l’histoire du paiement : CMU pas CMU, ACS ? (c’est quoi déjà ça ?) ALD, Cheque CB ou espèce ?

Je perdais alors du temps, incapable de gérer une consultation avec les 15 minutes qui m’était accordées (soit 20 patients par matinée en commençant à 7h), seule. Alors le retard s’accumulait, le stress commençait à monter. Tel un robot défaillant, il m’est même arrivé de prescrire à la mère le traitement pour la fille, de faire un courrier en oubliant les antécédents, d’oublier un diagnostic différentiel. Dès que mon médecin arrivait, il se tenait derrière le bureau, près à dégainer, c’était pour mon bien mais c’était dur.

Hélas je n’ai pas été à la hauteur de ces attentes, je l’ai déçu. Il a voulu me tester pour me faire avancer le plus possible, le plus vite possible, j’ai essayé de faire de mon mieux mais la route est encore si longue avant d’acquérir tous ces automatismes.

Je me suis alors rendue compte à quel point ce métier est d’une extrême difficulté et pourquoi les jeunes médecins lui tournent le dos. Notre formation est essentiellement hospitalière. A l’hôpital, nous sommes rarement seuls, les examens complémentaires et les avis spécialisés sont des coups de pouce auxquelles on s’habitue rapidement. Par conséquent, on y perd progressivement l’art de l’interrogatoire et notre sens clinique. Les patients se gèrent sur plusieurs jours, ils arrivent en service avec un diagnostic déjà posé (hors urgences j’entends bien).

Au cabinet, on doit les écouter, faire un interrogatoire précis et concis, les examiner sans oublier de les déshabiller les peser et les tensionner, les rassurer tout en complétant leur dossier, prescrire les médicaments tout en encaissant la consultation tout ce la en 15-20 minutes. La médecine générale subit un manque de reconnaissance du corps médical et de certains patients qui ne vous laissent rien passer. Après tout, ils se confient à vous, vous devez les soigner parfaitement sinon ils ne reviennent pas #laloidumarché. C’est vraiment stressant d’être seul dans un cabinet avec juste notre cerveau en compagnie et pas le temps pour relire ses bouquins pendant la consultation.Est ce que j’en suis capable ? 

« Des connaissances solides et un interrogatoire rigoureux, c’est la clé du succès ».

La médecin générale est une spécialité passionnante et très rigoureuse. J’ai bien compris que de relire un cours quand quelque chose me posait problème ne suffit plus. Je dois rouvrire tous les bouquins, encore une fois, un éternel recommencement, un énième tour, revoir la moindre pathologie du tremblement essentiel au psoriasis, lire lire lire toujours se maintenir à niveau. Et m’entraîner encore, encore et encore avec lui ou sans lui, retourner pratiquer dès qu’un temps libre m’est accordé en semaine.

Je suis heureuse de savoir qu’avec la réforme du deuxième cycle des études médicales, deux stages en ville seront bientôt accordés aux internes de médecine générale, on en a besoin.

En attendant à la fin de mon stage chez le généraliste, je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien ; mais je sais comment mieux savoir et essayez encore et toujours d’être un meilleur médecin!

Bon courage à tous pour MARIA! #caribeanhurricane2017

12 Commentaires

  1. presentation rapide mais très juste de l’exercice de la médecine générale, un métier, une passion et ….un sacerdoce

    continuez dans cette voie elle vous donnera beaucoup de joies (et de peines)

    • ça sert d’os, en effet, mais à 23 € la passe, y a pas de viande autour pour faire survivre longtemps le cabinet . . . et ne parlons pas de la famille . . . celle du médecin !

  2. Médecin généraliste à la retraite, je vous lis toujours avec beaucoup de plaisir.
    Insistez, la médecine générale vous apportera de la peine, mais tellement de satisfaction…
    Surtout que vous savez visiblement comment l’aborder; cela fait plaisir à voir et à lire.

    • en médecine, nous ne sommes pas d’humeur à se laisser désarmer facilement, il m’en faudra plus les bras si vite!

  3. Toutes les craintes sur l’exercice futur seront balayées par l’expérience.
    Une Diane, de Gosier, nous a dit au JT TF1 de ce jour qu’elle entendait cette tempête gronder 🙂

  4. Ayant été maitre de stage j’ai adoré , je crois qu’il faut accompagner nos futurs consœurs et confrères, mais attention à ne pas les dégouter !! on n’est pas là pour ça .
    Ne pas oublier que les connaissances c’est primordial mais il y a aussi l’écoute, l’empathie et le bon sens dont l’importance est parfois un peu négligée!

  5. Euh, même avant la réforme on avait deux stages en ville, celui de niveau 1 puis le saspas, en autonomie.
    Ce qui a changé, c’est que c’est maintenant obligé de le faire en 1ère année, alors qu’avant des internes de 3ème semestres se retrouvaient obligés de le faire car interdit en 1er semestre…
    Donc c’est juste moins modulable, beaucoup voulaient attendre le 4ème semestre pour le faire.

    • aux Antilles, vu la pénurie de médecins, les internes se retrouvent en général à faire leur stage chez le généraliste au quatrième semestre mais avec la réforme cela va changer, niveau SASPAS le nombre de place étant très limités, nous ne sommes qu’un très petit nombre à y avoir accès, en général la dernière année d’internat!

  6. Bonjour Diane
    Je viens de prendre ma retraite après 40 ans de pratique en médecine générale ,et si j’avais votre âge je recommencerais ….
    J’ai reçu des étudiants en stage et ils ont tous gardé un excellent souvenir de leur passage à mon cabinet peut-être parcequ’a aucun moment je ne les ai mis en difficulté devant des patients ( nous echangions hors de leur présence et si je leur ai appris le contact , la façon d’aller à l’essentiel , ils m’ont  » mis à jour » par leurs connaissances …)
    Mais en médecine comme ailleurs ,il y a plein de  » je sais tout et je fais tout bien  » !!
    Persistez ,vous avez tout pour réussir , et souvenez-vous quand à votre tour vous aurez des stagiaires !!!

  7. Nom d’une pipe Diane, pas facile évidemment cette 1ère immersion en cabinet, seule… Mais je te sens toujours accrocheuse et d’attaque, bonne continuation et grosses bises du Béarn et Pays basque 😉

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